2
— Il ne compte sûrement pas remonter le fleuve avec une telle suite !
Du haut mur fortifié sur lequel il se tenait avec Bak et Imsiba, Sechou observait, consterné, sept navires manœuvrant pour s’amarrer sur deux des jetées de pierre.
— Regardez-moi ces ponts ! Partout, des coffres et des paniers, des jarres de toutes tailles…
— Sans doute pleines d’huile et de vins fins, dit Imsiba, plissant le nez avec réprobation.
— Il a emmené au moins deux femmes, dit Bak, qui, de la main, s’abritait les yeux à cause de la réverbération aveuglante du soleil. Les voyez-vous ? Elles sont assises sous la tente dressée contre la cabine, sur le premier vaisseau. Celui où des bannières rouge et blanc flottent à la tête du mât.
— Le commandant Thouti doit empêcher cette folie, dit Sechou. Il n’y a pas assez d’ânes dans tout Ouaouat pour transporter ce que je vois sur ces ponts.
Le chef de caravane exagérait un peu. Les équipages resteraient derrière, et leurs rations de denrées non périssables constituaient sans doute une bonne part de la cargaison.
Plus d’une semaine avait passé depuis que le commandant avait annoncé la venue d’Amonked. À présent, Bak et ses compagnons attendaient de découvrir l’intendant d’Amon et son groupe d’inspection. Une brise fraîche venue du nord soufflait sur les remparts, tempérant l’ardeur du soleil de midi dans le ciel bleu intense.
Hormis trois gamins qui tourmentaient un petit serpent brun, les deux esplanades de pierre surplombant le port étaient désertes. Les résidents de Bouhen manquaient rarement l’occasion d’admirer l’arrivée d’un dignitaire, mais cette fois ils s’en étaient pourtant abstenus. Au lieu d’affluer en bavardant avec animation et de pousser des cris de bienvenue, ils refusaient d’accueillir l’homme qui risquait de briser leur vie et d’anéantir la fragile prospérité née le long du Ventre de Pierres.
— Attention ! murmura Bak tandis qu’une immense barge de transport virait au milieu du courant pour se diriger vers le quai sud.
Elle flottait bas sous le poids de la cargaison. Les rameurs maniaient les avirons avec zèle au rythme d’un tambour. Le nautonier lançait des ordres incompréhensibles d’aussi loin, mais sa voix stridente trahissait l’inquiétude de manœuvrer un bâtiment si imposant dans ces eaux inconnues. Sur le pont, un groupe de soldats armés de lances et de boucliers se tenaient prêts à sauter par-dessus bord s’il le fallait.
La barge approcha du quai. Le nautonier hurla de nouveaux ordres, le tambour modifia sa cadence et les rameurs changèrent de formation. La coque heurta le ponton et dérapa en grinçant. Les matelots jetèrent les aussières sur les pieux d’amarrage et le bateau s’immobilisa.
Le vaisseau de tête et un navire aux formes effilées, pourvus d’une cabine aux couleurs vives, virèrent l’un après l’autre entre le quai central et le quai sud, puis les rameurs les propulsèrent vers leur point d’amarrage. Deux autres les imitèrent. En haut des mâts, des bannières chamarrées claquaient sous la brise. Les deux derniers bateaux, dont le second, court et massif, servait de cuisine, s’arrimèrent le long du quai central.
Un juron bien senti attira l’attention de Bak vers le quai nord, contre lequel était rangé un bateau plus petit.
À la proue, un homme aux épaules carrées fixait avec fureur une longue file de portefaix, chacun avec un lourd sac de céréales sur l’épaule, qui serpentait de la cale avant à la grande porte de Bouhen. Oubliant leur tâche, les hommes s’étaient arrêtés pour observer en silence les navires et leurs passagers importuns. Le surveillant sauta du pont et remonta la file en frappant son court bâton de commandement contre sa cuisse. Avec réticence, les ouvriers reprirent leur marche vers les greniers, à l’intérieur de la citadelle.
Cette barge de belle taille, la plus importante à avoir fait de Bouhen son port d’attache, appartenait à Sitamon, qu’Imsiba avait épousée quelque temps plus tôt. Elle occupait sa place habituelle, toutefois d’autres qui faisaient la navette sur le fleuve n’avaient pas cette chance. Deux bateaux de commerce, dont le bois éraflé aurait eu besoin d’une bonne couche de peinture, étaient ancrés en face du quai. Trois autres s’étaient arrêtés au nord du port, près de la rive bourbeuse. Des dizaines d’embarcations avaient été tirées sur la berge. Tous avaient dû céder des places consacrées par l’usage à la flottille des visiteurs.
— Je parie mon pagne neuf que ces sept vaisseaux vont rester à Bouhen pendant toute la durée de l’expédition, dit Imsiba d’un ton aigre.
Bak savait à quoi pensait son ami : la barge de Sitamon et toutes celles qui croisaient dans les parages devraient attendre leur tour de décharger et de charger sur le seul quai disponible.
— Où pourraient-ils s’installer, si loin au sud ? Kor n’y suffirait pas.
Imsiba grommela quelques mots dans sa langue natale. Il n’avait nul désir de commander le navire de sa femme ni de gérer ses affaires, néanmoins tout ce qui s’opposait à son bien-être le contrariait.
Les trois petits garçons se relevèrent et coururent vers la porte massive du pylône qui se dressait devant le temple de l’Horus de Bouhen. Le serpent se faufila bien vite dans un trou. Le commandant Thouti, Neboua, un prêtre en blanc et plusieurs princes de la région, arborant la tenue colorée de leurs peuples respectifs, apparurent par la haute porte et descendirent le quai sud.
Un personnage de taille moyenne et bedonnant franchit la passerelle du premier vaisseau, puis s’avança à leur rencontre. Il portait le pagne à mi-mollet des scribes, un large collier de perles et des bracelets multicolores. Une parure peu imposante, pour un noble habitué à fouler les couloirs du pouvoir. Un homme plus jeune le suivait, muni d’une lance, d’un bouclier et d’un bâton de commandement. « Un officier de l’armée », devina Bak. Deux autres visiteurs, grands et élancés, marchaient à faible distance derrière eux ; l’un avait les cheveux si clairs que les rayons de soleil s’y reflétaient. Les femmes étaient restées à bord.
Les deux groupes se rencontrèrent et échangèrent des salutations. Thouti et ses compagnons firent demi-tour afin d’escorter les nouveaux venus jusqu’en haut du quai. Un corbeau dans le ciel lança un appel à deux de ses congénères, perchés sur les remparts. Leurs cris rauques brisèrent le silence, soulignant l’absence de la population.
Bak implora Amon afin qu’Amonked reparte sans encombre. Il imaginait fort bien la fureur de la reine si son cousin subissait une blessure, voire une humiliation, alors qu’il voyageait dans le Sud sur son ordre.
Bak leva son bâton pour saluer le garde posté devant la résidence et se hâta de parcourir le couloir. Le prêtre de l’Horus de Bouhen et les princes qui avaient accompagné Thouti au port arrivaient en sens inverse. Il s’écarta en souriant pour les laisser passer, puis continua jusqu’à la salle d’audience.
Par les fenêtres proches du plafond, des flèches de lumière tombaient sur une forêt de colonnes rouges octogonales. De l’autre côté montait l’écho de voix assourdies, dans les pièces où s’activaient scribes et fonctionnaires. La salle elle-même, la plus vaste du bâtiment, était déserte ; le scribe public avait quitté sa place habituelle, près de l’entrée. Aucun artisan, aucun soldat, aucun marchand n’était assis sur le long banc, contre le mur d’en face, attendant son tour de se plaindre d’un rapport inexact, d’une réprimande imméritée, de rations insuffisantes, de trop longues heures de travail ou de toute autre cause de grief parmi celles, innombrables, engendrées par la vie d’une garnison frontalière. Le vide, le quasi-silence et les voix inconnues parvenant du bureau de Thouti lui apprirent qu’Amonked et sa suite n’étaient pas encore partis.
Le commandant avait convoqué Bak sans en spécifier la raison. Ne sachant s’il devait signaler sa présence ou attendre le départ des hôtes de marque, il jeta un coup d’œil furtif à l’intérieur. Dans la pièce au plafond haut soutenu par quatre piliers rouges, Thouti occupait son fauteuil sur l’estrade, contre le mur du fond. Raide et droit, les pieds à plat sur le sol, les mains figées sur les accoudoirs et l’expression sévère. Bak réprima un sourire. Thouti donnait aux visiteurs de Ouaset un aperçu du cérémonial tel qu’on le concevait sur la frontière.
Neboua, debout à la droite du commandant, le remarqua et lui fit signe. Bak alla prendre place à la gauche de Thouti, d’où il examina les nouveaux venus avec intérêt. Amonked se tenait juste au pied de l’estrade. Il avait probablement trente-cinq ans, mais paraissait plus âgé. L’absence de perruque sur ses cheveux clairsemés et la simplicité de ses bijoux ne le rendaient pas plus impressionnant de près que de loin. À sa gauche se trouvait l’homme aux cheveux dorés, à sa droite, un noble – grand, raffiné, parfait dans toute son apparence – qui devait lui aussi avoir une trentaine d’années.
— Voici le lieutenant Bak, chargé de la police medjai de Bouhen, annonça Thouti. Ses hommes garderont vos quartiers pendant votre séjour dans notre cité.
— Je dispose d’une garde personnelle, répondit Amonked. Je n’ai nul besoin de protection supplémentaire.
Bak regarda Neboua en levant un sourcil interrogateur. Le seul garde qu’il avait aperçu aux abords de la résidence était celui de l’entrée, affecté de longue date à la garnison.
— Notre hôte éminent a amené cinquante hommes, qui l’escorteront en amont, répondit Neboua. Des lanciers.
Il fallait bien connaître le capitaine pour déceler la nuance d’ironie voilée.
« Les soldats de la barge de transport, supposa Bak. Probablement une garde d’honneur. Mais sauront-ils se montrer vigilants et assurer la défense d’Amonked ? »
Adressant un sourire au noble fonctionnaire de Ouaset, il dit calmement :
— Tu es un homme influent, qui assume la lourde charge des greniers d’Amon. Mes Medjai ne te seront peut-être pas indispensables, toutefois leur présence rehaussera ton prestige aux yeux des habitants de cette cité.
Il n’osa regarder Neboua, de peur que son ami n’éclate de rire devant un subterfuge aussi éhonté.
— Fort bien.
Amonked demeura impassible, mais Bak eut l’impression désagréable que celui-ci n’était pas dupe. Il remarqua les lèvres frémissantes de l’homme aux cheveux clairs, qui contenait son envie de rire. Outre sa chevelure, ses yeux verts révélaient une ascendance située au nord de Kemet, l’île de Keftiou[5], peut-être, ou même plus loin. Son teint cuivré et son corps vigoureux, dont les muscles saillaient à chacun de ses gestes, indiquaient une vie active, au grand air. Plus âgé que ses compagnons, il pouvait avoir une quarantaine d’années.
Amonked concentra à nouveau son attention sur Thouti.
— Je suis intendant d’Amon depuis bien longtemps, commandant, et cette fonction m’inspire une grande fierté. Cependant, notre souveraine. Maakarê Hatchepsout, m’a jugé digne d’un nouveau titre qui sied mieux à ma présente mission. Je suis désormais inspecteur des forteresses de Ouaouat.
Bak tressaillit et retint son souffle. Neboua marmonna quelques paroles incompréhensibles, mais dont le sens se devinait aisément. Thouti demeura immobile, comme pétrifié. Ce titre ne présageait rien de bon, car il conférait un pouvoir illimité sur les forteresses dont le commandant et le vice-roi étaient responsables. Un pouvoir de décision terrifiant, entre les mains d’un civil.
Si Amonked ne semblait pas remarquer leur consternation, l’homme aux cheveux clairs parut embarrassé. Le noble observait attentivement les officiers sur l’estrade, intéressé mais non compatissant.
Thouti s’éclaircit la gorge et recouvra son sang-froid. Il se devait de louer la reine pour son discernement, néanmoins, il s’en abstint et, sans se compromettre, s’adressa à l’homme aux cheveux clairs.
— Capitaine Minkheper, tu sais, je suppose, qu’aucun navire ne peut traverser le Ventre de Pierres quand le niveau du fleuve est aussi bas qu’à présent.
Le sourire de Minkheper montra au commandant qu’il ne s’offusquait pas de cette réflexion.
— Je navigue sur les eaux de Kemet depuis des années et je possède une vaste expérience de la Grande Verte. Je n’oserais jamais défier Hapy ou n’importe quel dieu, grand ou petit, sans m’informer des périls que je risque de rencontrer.
— De toute évidence, dit Amonked, nous devrons emprunter une caravane et cheminer à travers le désert. Un voyage long et pénible, me suis-je laissé dire, et totalement dépourvu des agréments d’un trajet en bateau. Mais nous nous en accommoderons.
Thouti le fixa durement, comme s’il le jaugeait. À nouveau, il tourna les yeux vers Minkheper.
— Notre port est petit, ainsi que tu as pu t’en apercevoir. La forteresse de Kor dispose d’un seul quai, utilisé en permanence. Où comptes-tu laisser tes navires tandis que le groupe d’inspection se rendra en amont ?
Il ne laissait pas de place au doute : ces nombreux vaisseaux ne seraient pas les bienvenus pendant une durée prolongée.
— Leur présence pourrait occasionner certains inconvénients, convint Amonked avant que le capitaine ait pu répondre, néanmoins ils devront rester à Bouhen, où les équipages nous attendront en bénéficiant d’un confort raisonnable.
— Que cela soit bien clair, insista Thouti, délibérément obtus. Non seulement tes vaisseaux nous priveront de l’espace qui nous est nécessaire au port, mais il faudra fournir à tes marins des denrées périssables et du matériel dont l’essentiel est venu de loin à l’intention de cette garnison.
— Il faudra maintenir ces marins sous une étroite surveillance, ajouta Bak, prenant le parti de son supérieur. L’oisiveté engendrera l’ennui et les poussera à boire, à s’amuser et à se battre. Ils causeront des problèmes sans fin.
Neboua s’apprêtait à les soutenir quand Amonked répliqua, cinglant :
— Nous ne nous absentons que pour un mois et demi. Si vous ne pouvez vous arranger d’une poignée d’hommes pendant un si court laps de temps, que feriez-vous si toute l’armée de Kemet déferlait vers le sud pour combattre les rois de Kouch ?
Les joues de Thouti virèrent à l’écarlate, au point que Bak craignit pour sa santé, mais le noble intervint :
— J’ai remonté le fleuve dans mon navire personnel. Je ne verrais pas d’objection à l’amarrer contre la berge, en face de Bouhen. L’oasis qui se trouve là-bas paraît vaste et fertile. Mon équipage pourrait y recevoir des fruits, des légumes et de la viande en contrepartie de son travail.
— Cela ne sera pas nécessaire, Sennefer, dit Amonked, le visage fermé.
— J’insiste, dit son compagnon avec un sourire navré. Je viens à Ouaouat non en qualité de membre officiel du groupe d’inspection, mais en tant que beau-frère et ami. Pendant le plus clair de ma vie, j’ai partagé mon temps entre Ouaset et mon domaine de Sheresy[6]. On tolère ma présence afin que je puisse satisfaire ma soif de voyage, mon envie de découvrir d’autres contrées. Si mon navire doit céder la place, qu’il en soit ainsi.
— Excellent ! dit Thouti d’un ton âpre.
Décidé à reprendre le dessus, il tourna son regard vers Amonked.
— Inspecteur ? Une autre suggestion sur le moyen d’alléger notre fardeau ?
Amonked demeura imperturbable. Il répondit avec à peine une légère raideur :
— J’en discuterai avec le capitaine Minkheper. Tu auras ma réponse avant que nous ne quittions Kor pour le Sud.
Minkheper fut loin de paraître réjoui.
— Dois-je partir avec toi ? Je me rendrais plus utile en restant. Après avoir résolu ce problème de place au port, je pourrais emprunter un esquif et examiner de près les obstacles qui empêchent nos navires de commerce d’emprunter le Ventre de Pierres. Ainsi, je serais mieux à même de recommander à notre souveraine le moyen de faciliter leur passage.
— Faciliter leur passage ? répéta spontanément Bak.
Hatchepsout espérait-elle dompter le Ventre de Pierres ? Seul un dieu pouvait influer sur la crue et la décrue, le roulement des rochers dans le lit du fleuve, les courants changeants et périlleux.
— Tu viendras avec nous, conformément à ses ordres.
La voix d’Amonked et le regard qu’il posait sur Minkheper ne souffraient pas d’argument.
— Si tu tiens à devenir amiral, tu n’as d’autre choix que d’obéir. Maakarê Hatchepsout a demandé au capitaine d’évaluer la possibilité de percer un canal à travers les rapides, afin d’améliorer le flux de marchandises entre Bouhen et Semneh, indiqua-t-il aux officiers.
Thouti se rembrunit.
— Ce serait une entreprise colossale.
— Impossible, dit Bak en secouant la tête. Trop d’hommes y perdraient la vie.
Neboua laissa échapper un rire désabusé.
— Un canal dans ces eaux troublées ne resterait pas navigable. Le chenal au-dessus d’Abou est constamment obstrué par des rochers. Ici, le fleuve est beaucoup plus impétueux.
— Nous verrons.
Ces mots laissèrent la discussion en suspens, rejetant toute objection. Amonked reprit d’un ton sec :
— Je compte inspecter Bouhen demain. Après-demain, nous nous rendrons à Kor par le fleuve, et j’aimerais entreprendre notre expédition dans deux jours, dès le matin.
— J’accompagnerai le groupe en amont, déclara Thouti, péremptoire.
— Non !
Amonked se rappela le grade de celui à qui il s’adressait et esquissa un sourire crispé pour compenser sa brusquerie.
— Sois sûr que j’apprécierais infiniment ta compagnie, commandant, cependant tu ne peux voyager avec nous. Hatchepsout ordonne que nul ne pèse sur ma décision finale. Je suis déterminé à respecter sa volonté.
Le sang afflua au visage de Thouti qui, les lèvres pincées, contenait sa fureur. Il respira profondément et se pencha vers Amonked afin de bien souligner son propos :
— Notre souveraine ne connaît rien à la frontière, inspecteur, et toi non plus. Je te souhaite bonne chance, car il t’en faudra pour que ton groupe et toi reveniez indemnes de cette expédition.
— Tu as vu la tête d’Amonked ? dit Neboua, pleurant de rire. Il ne savait pas si Thouti l’avertissait ou s’il lui jetait un sort.
— Je suppose qu’il voulait formuler une menace subtile, mais cela a tourné tout de travers, acquiesça Bak en souriant.
— C’était tellement comique que j’ai failli éclater. Si l’arrivée de Sechou ne nous avait donné une excuse pour partir, je me serais ridiculisé.
— Mon inquiétude pour Thouti m’ôtait toute envie de rire. Il a atteint ce haut grade au prix de longs efforts, et je redoutais qu’il ne perde tout en un instant, par une parole inconsidérée.
Bak appuya sa hanche contre le muret de l’enclos, entièrement occupé par les ânes. Un grand nombre d’entre eux s’étaient groupés autour de gerbes cassées de trèfle à moitié séché, qu’ils mangeaient en répandant le reste sur le sable. Quelques bêtes somnolaient debout, les autres piétinaient, trop nerveuses pour tenir en place. La poussière impalpable soulevée par leurs sabots, l’odeur aigre des déjections et du fourrage firent éternuer Bak.
— Et maintenant, que va-t-il arriver ? demanda-t-il, sans vraiment attendre de réponse. Comment Amonked prendra-t-il une décision sensée alors qu’il n’a personne pour le guider, pour lui présenter les forteresses sous leur vrai jour ?
— Il faut que Dedou et Pachenouro y aillent, avec ou sans Thouti.
— Amonked n’écoutera pas des sergents ni, d’ailleurs, qui que ce soit. Il a été clair sur ce point, fit valoir Bak en chassant une mouche qui bourdonnait autour de sa tête. Néanmoins, ils pourraient se faire passer pour des âniers – Sechou n’aurait certainement pas trop de leur aide ! – et ils nous adresseraient leur rapport par un messager depuis chaque forteresse.
— Bonne idée.
Neboua s’adossa au mur, ramassa un brin de paille jaune et le pinça au coin de ses lèvres.
— Amonked a amené un officier avec lui : un conseiller militaire, comme il dit. Un certain lieutenant Horhotep. Seul Amon sait ce qu’il vaut sur le champ de bataille.
— Je parie qu’il a mené toutes ses guerres dans les couloirs du pouvoir.
Bak se jucha sur le mur. Les jambes pendantes, il observa la douzaine d’enclos qui occupaient l’angle nord-ouest de l’enceinte extérieure. Beaucoup abritaient des ânes, d’une importance vitale pour l’acheminement des marchandises, le ravitaillement de l’armée, le transport du minerai et des pierres précieuses extraits des carrières et des mines du désert. Sans les robustes bêtes de somme, rien n’aurait pu franchir la frontière méridionale durant les longs mois où le Ventre de Pierres n’était pas navigable. Les âniers, accroupis à l’ombre de la tour d’angle, jouaient à un jeu de hasard en attendant que Sechou leur précise combien d’hommes et d’animaux il lui faudrait pour le long et lent voyage jusqu’à Semneh.
Des moutons et des chèvres étaient parqués dans quelques-uns des enclos restants, avant d’être abattus ou embarqués vers Kemet. Près de la muraille, un magnifique troupeau de bœufs à petites cornes, à la robe fauve, serait bientôt convoyé vers la maison royale de Ouaset, en tribut pour Hatchepsout.
Sechou accourut sur un sentier entre deux enclos. Il s’arrêta devant les deux officiers et essuya son front en sueur, barré par des plis soucieux. Bak sauta à terre, soulevant un petit nuage de poussière, et posa une main compatissante sur l’épaule du caravanier.
— Qu’y a-t-il. Sechou ? Encore Amonked ?
— Cet homme est un danger pour lui-même et pour son entourage. Il refuse de se séparer des objets luxueux apportés de Ouaset, car il souhaite préserver le confort de sa concubine, expliqua-t-il avec un rire cynique.
— Combien a-t-elle de domestiques ? interrogea Neboua.
— Seulement sa servante personnelle. Amon soit loué. En tout, ils forment un groupe de neuf. Plus leurs cinquante lanciers, leurs sergents et douze porteurs.
— Des porteurs ? s’étonna Neboua.
— Pour les chaises. Il y en a trois. Celle d’Amonked, celle de son noble beau-frère et celle de la concubine. Tu ne t’attendais tout de même pas à ce qu’ils marchent ?
Neboua marmonna un juron dans le dialecte local de son épouse.
— Soixante-dix personnes, auxquelles il faudra fournir le boire et le manger. Je ne t’envie pas.
— Sans compter les nombreux âniers nécessaires pour s’occuper des bêtes, ajouta Bak.
Sechou poussa un profond soupir de découragement.
— Non seulement la caravane sera longue et difficile à diriger, mais il apporte en outre un pavillon démontable, des meubles et toutes sortes d’objets qui seront la cible des bandits. J’ai conduit des caravanes plus importantes et plus riches depuis les mines, mais elles étaient escortées par des troupes qui connaissaient le désert et savaient se battre.
— Thouti pourrait vous adjoindre une compagnie de lanciers, suggéra Neboua.
— C’est ce qu’il a proposé, mais Amonked a refusé sous prétexte que sa garde était de taille à le protéger.
— Cinquante hommes… S’ils sont entraînés et si leur chef possède une certaine expérience, tout devrait bien se passer, estima Bak, formant des vœux pour que ce soit le cas.
— Je dois aller avertir les âniers de ce qui les attend, puis les convaincre de risquer leur vie et leurs bêtes dans cette aventure insensée.
Bak le regarda s’éloigner et dit avec inquiétude :
— Amonked m’importe peu en tant qu’homme. En tant qu’inspecteur des forteresses, il m’est parfaitement insupportable. Cependant, je crains pour lui, car il est le cousin de notre souveraine. S’il ne survivait pas à sa mission, les habitants du Ventre de Pierres paieraient cher son manque de discernement.